Les Chronique de Batt’rie d’Char en trois actes 

Par Isaac Tremblay 

 

J’ai rencontré pour la première fois Mathieu Richard dans une petite conférence sur le démarrage d’une entreprise que j’avais donnée aux cours aux adultes au tournant de l’année 2007. Il était là, assis sur sa chaise d’école, avec ses cheveux bouclés, ses broches et ses étoiles dans les yeux. Il ne posa pas beaucoup de questions, mais bu mes paroles comme une éponge dans un trou d’eau. 

Le lendemain, on cogne à mon bureau en me disant qu’il y a quelqu’un en bas qui veut me parler. J’interromps ce que je fais en maugréant et je m’en vais, sans le savoir, à la rencontre d’un être particulier. 

– Salut, j’étais là hier à la conférence que tu as donnée. 

– Ah ouin, je me disais que tu me disais de quoi aussi. 

– Je veux travailler chez vous. 

– C’est bien gentil, mais on n’a pas besoin de personne présentement. 

– Ça ne me dérange pas. 

– …. 

– Je peux faire n’importe quoi, t’as juste à pas me payer. 

– Es-tu sérieux? 

– Oui, je veux vraiment travailler chez vous. 

– Bon… donne-moi deux minutes. 

 

Je partis donc demander au plongeur en service si ne ça lui tentait d’avoir une journée de congé, à quoi il acquiesça. 

– Allright! Félicitations, tu travailles à la plonge ce soir! 

– Excellent! 

 

Mathieu fit un travail exemplaire durant la soirée et me demanda s’il pouvait revenir le lendemain. Comme il nous manquait un plongeur de toute façon, j’acceptai qu’il revienne travailler gratuitement encore une fois en me disant que j’étais bien mieux d’en profiter pendant que ça passait. Après deux jours, il fallut bien rappeler le plongeur habituel qui avait maintenant plus besoin de travailler que d’être en congé. Le travail de Mathieu fût alors de nettoyer le bar après notre party d’Halloween… Ramasser les décos incluant les citrouilles infestées de mouches à fruit qui avaient été mises en place bien trop tôt dans la semaine. 

Encore une fois, il ne rechigna pas et s’acquitta brillamment de son boulot. Si bien que le lendemain, lorsqu’il revint encore une fois, je lui annonçai : 

– Bon, tu ne pourras plus travailler gratuitement ici.

– Ah non! Pourquoi? 

 

Ses yeux azur s’étaient voilés d’une pellicule de larmes, son teint de peau tourna à la cendre et les gens doués d’une capacité d’ouïr aigu entendirent un sec claquement, probablement son coeur qui venait de lâcher.

– Tu ne pourras plus parce que je viens de créer un poste pour toi. Ce soir, tu rentres comme backbar. Tu vas aider le barman avec le lave-vaiselle, les chips, les olives et le fromage alep. Et autres tâches connexes. 

C’est ainsi que Mathieu, à force d’insistance et d’ardeur, fit son entrée chez nous.  

Fin du premier acte. 

 



Les aptitudes sociales de Mathieu devinrent de plus en plus aiguisées à force de regarder les gens converser et il devint officiellement barman… Une sombre force faisait cependant son œuvre en parallèle de ce cheminement, par ailleurs sans faute. En effet, il commença à se passionner d’humour sombre et cynique sur les internets et ainsi naquit son alter ego : Batt’rie d’char. 

En fait, Batt’rie était très drôle et il me faisait beaucoup rire ce qui, j’en conviens, ne l’aida pas dans cette spirale autodestructrice qu’est l’humour sombre. En fait, 98% des gens le trouvaient drôle ce qui, dans un show d’humour, serait un score à faire pâmer d’envie les professionnels de l’industrie. Malheureusement, il oeuvrait derrière un bar, non sur une scène, et le 2% de gens qui ne le trouvaient pas drôle commencèrent à s’accumuler dangereusement au point où nous nous mimes à craindre pour sa sécurité. 

Heureusement, Mathieu, très manuel et débrouillard, était probablement celui qui d’entre tous, avait le mieux maîtrisé toute la technique derrière l’équipement de service de bière en fût. Nous décidâmes de le mettre en charge des événements spéciaux, des festivals, des projets connexes et autres missions. De façon plus concise, nous lui créâmes encore une fois un poste à sa mesure, celui du tout premier Chef Forain, où nous espérions mettre ses qualités à profit tout en amenuisant sa fâcheuse manie. 

Durant les périodes moins fastes en événements, il suivit un cours de maçon (probablement à l’origine dans le but d’infiltrer la Franc-Maçonnerie, monter dans les rangs, puis s’approcher juste assez près du Grand Prêtre pour lui faire une sombre blague). Il est d’ailleurs l’artisan du magnifique mur de briques en voûte qui ornait le chai original et qui ne fût, malheureusement pour sa gloire, jamais devenu public. Vous pouvez maintenant le visiter, mais de manière virtuelle seulement. 

 

Fin du deuxième acte. 


Après plusieurs années de travail ardu et de loyaux services, Mathieu décida qu’il en avait assez de la vie publique et effrénée des festivals. Il continua bien sûr à graviter autour de nous mais se concentra plutôt à la zénitude du bâtissage de murs. S’élever comme ça en érigeant brique par brique une structure solide défiant l’inéluctable gravité lui apporta maturité et sagesse. 

C’est après plusieurs mois d’absence qu’il cogna un jour de nouveau à mon bureau. Je levai les yeux de mon écran et y vit cet être à peine post-pubère que je connus à l’époque arborer un visage d’homme sculpté par le soleil, le vent et la poussière de roc. Son regard bleuté était brillant comme une comète et sa longue barbe me rappelait Jésus, en moins propre. Il me dit simplement :

«J’ai réalisé que j’adore travailler face à un mur. Mais j’ai aussi besoin de lui tourner le dos quelques fois et de servir des gens.»

Cet été, ne manquez pas de rencontrer Mathieu Richard dans un festival près de chez vous. Il vous poussera peut-être une petite blague gentille en vous faisant un clin d’œil puisqu’il garde maintenant ses plus ignobles pour ses proches qui savent les rire et les murs de briques qui ne sauraient les entendre. Il vous servira peut-être une bonne Batt’rie d’Char, sa bière de 10 ans de service au Tdd, au style aussi particulier que sa personnalité, à la couleur aussi sombre que l’humour de son alter ego, rafraîchissante comme son rire contagieux, brassée en l’honneur d’un homme aussi solide et fiable qu’une cathédrale de pierre. 

 

Santé Mathieu!